Lecture en cours

Notes de lecture de Daniel Ducharme

Lectures croisées : octobre 2025


Pierre Rivet, Lyne DesRuisseaux & Daniel Ducharme | Lectures croisées | 2025-10-31


Lyne Des Ruisseaux

Auster, Paul. Baumgartner. Actes Sud, 2024

Sy Baumgartner, professeur et veuf de 70 ans, part dans sa mémoire, à la suite d’une chute et de quelques déboires domestiques. Il revisite quelques pans de sa vie avec Anna (Blume - pour ceux qui ont lu Le voyage d’Anna Blume), de sa jeunesse, de la vie de son père. La découverte de textes d’Anna, une poétesse célébrée, à la suite d’une demande d’une étudiante, ravive les souvenirs et lui rappelle leur amour partagé de la littérature. Un très beaux texte sur le deuil, l’amour, l’attachement et la vieillesse.

Chacour, Éric. Ce que je sais de toi. Alto, 2023

J’ai été happé par le style de la première partie du roman, où le narrateur omniscient s’adresse au personnage principal et raconte ce qu’il sait de lui. Mais ça m’a pris du temps à « embarquer » dans l’histoire. Il a fallu le passage au « je » du narrateur et que je comprenne le but de sa quête pour que je ne lâche plus ce roman, par ailleurs très bien écrit. C’est l’histoire d’un médecin vivant au Caire dans les années 1980 qui choisi l’exil, à la suite du rejet et de l’incompréhension de sa famille, alors qu’il subit une perte douloureuse.


Daniel Ducharme

Jordan, Robert. La Roue du temps 8.- Le sentier des dagues / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, c1990, 2015

Comme les précédents, Jordan bâtit ses intrigues à quatre voix en fonction des quatre tav'eren, c'est-à-dire des individus susceptibles de modifier la trame de la roue du temps. Mat Cauthon est pratiquement absent du tome 8, toutefois, où l'intrigue se complique avec le retour des Seanchaniens. Je commence à me lasser… mais je vais tout de même poursuivre avec le tome 9.

Nothomb, Amélie. Les Aérostats. Albin-Michel, 2020

Le troisième roman d'Amélie Nothomb en moins d'un mois... Les Aérostats, concept renvoyant aux montgolfières, se lit d'une seule traite, faisant moins de 180 pages en version papier. Comme toujours, le style de l'écrivaine belge est fluide et léger. Dans ce roman, la narratrice (Ange) donne des cours particuliers de littérature à Pie, un gosse de riche ayant des parents bizarres. Le tout sert sans doute de prétexte à parler de littérature, notamment de Homère, Stendhal, Kafka, Radiguet, etc. Un roman très agréable à lire, même si nous sommes loin de la profondeur de Psychopompe.

Nothomb, Amélie. Biographie de la faim. Albin-Michel, 2004

Amélie Nothomb part toujours d'une idée ou d'un concept pour écrire ses romans, la plupart du temps à forte consonance autobiographique. Dans Biographie de la faim, elle repasse toute sa vie en la décrivant sous l'angle de la faim. Faim de nourriture, bien entendu, mais aussi faim de toutes choses, notamment de connaissance. Elle aurait pu aussi intituler son roman Cartographie de la faim, voire Atlas de la faim. Fille d'un ambassadeur, elle a grandi dans de nombreux pays, notamment au Japon, en Chine, aux États-Unis, au Bangladesh, au Laos, et sans doute quelques autres, je ne sais plus trop bien. À l'instar de Psychopompe, Biographie de la faim est une réussite complète. À lire.

Poirier, Yves D. Le scénariste. Fides, 2023

Lu par Sylvie B en octobre 2024. À plus de 70 ans, un scénariste célèbre a perdu sa fortune aux mains d’un escroc. Il se trouve en manque d’inspiration après la mort de sa femme. Il habite une grande maison qu’il décide ce mettre en vente. Quand une femme dans la cinquantaine sonne à sa porte, il est persuadé de se retrouver face à la réincarnation de sa femme. Son imagination part en grande et lui donne une idée pour un nouveau scénario. Entre réalité et fiction et truffée de références cinématographiques, cette histoire se lit comme… un bon scénario. Un peu linéaire, toutefois.

Schlink, Bernhard. Le liseur / traduit de l'allemand par Bernard Lortholary. Gallimard, c1996, 2013.

Une amie m'a conseillé la lecture de ce roman après avoir lu mon compte rendu de Leçons de Ian McEwan, notamment parce que le narrateur a été marqué à vie par sa relation amoureuse avec une femme plus âgée alors qu'il était encore adolescent. Dans Le liseur, il est question de ça, mais le point central du roman se situe autour de l'analphabétisme de Hanna Schwitz, et de son rôle de gardienne dans un camp de concentration. Est-ce que la honte de son état est plus forte que le mal ? Une question morale posée par l'auteur de La petite fille.


Pierre Rivet

Désérable, François-Henri. Chagrin d’un chant inachevé : Sur la route de Che Guevara / récit. Gallimard, 2025

En février 2024, j’avais lu, du même auteur, L’usure d’un monde. Une traversée de l’Iran, qui raconte le voyage que fit François-Henri Désérable sur les traces de Nicolas Bouvier et du récit qu’il fit de sa traversée de l’Iran dans

L’usage du monde

. Dans ce livre-çi il sera question du voyage que fit le jeune Ernesto Guevara (qui n’est pas encore le Che) et son ami Alberto Granado, en motocyclette, à travers l’Amérique du sud. Voyage qui sera immortalisé dans des Carnets de voyage, puis, en 2004, par un film du réalisateur brésilien Walter Salles. Désérable suivra l’itinéraire de Guevara, avec tout de même quelques entorses au voyage original. Je retrouve dans ce livre le même plaisir que j’avais éprouvé en lisant le premier. Écriture coulante, bonnes descriptions, à la fois des paysages et surtout des atmosphères des endroits traversés et des portraits évocateurs des personnes rencontrées. À lire pour voyager en toute tranquillité et à peu de frais.

Empoli, Giuliano Da. L’heure des prédateurs. Gallimard, 2025

L’auteur du livre Le mage du Kremlin (que je n’ai pas encore lu), et de Les ingénieurs du chaos que j’ai lu et apprécié, en remet une couche avec L’heure des prédateurs sur les évolutions catastrophiques du monde actuel sous l’emprise d’autocrates décomplexés et des IA incontrôlables. Le livre est une suite de cours textes (des articles ?) indépendants mais relié par le même thème des prédateurs. L’auteur, journaliste et conseiller politique, nous promène dans le milieu des gens riches et puissants auquel il semble avoir accès. Lecture rapide, à peine deux ou trois heures, et cauchemar assuré. Évidemment aucune piste de solution n’est proposée, on ne peut que se sentir impuissant, ce qui, à la longue, est un peu malsain et mène au cynisme ou au nihilisme. Lecture très facultative…

Frankopan, Peter. Les routes de la soie : L’histoire du coeur du monde. Champs/Histoire, c2015, 2019

En quatrième de couverture on dit de ce livre qu’il est « le plus important livre d’histoire publié depuis des décennies ». Vantardise de l’éditeur ? Après avoir lu les 763 pages en petits caractères bien tassés, et ses 140 pages de notes, surtout bibliographiques, je dois dire que c’est bien mérité. L’historien anglais revois 2 500 ans d’histoire du monde, des débuts de l’empire Perse jusqu’à nos jours (du moins jusqu’à l’année de publication du livre en 2015), en mettant le focus sur une région située à mi-chemin entre Orient et Occident, qui va des rives orientales de la Méditerranée jusqu’à la mer Noire et à l’Himalaya. C’est là, au carrefour des civilisations, qu’il situe le centre névralgique du globe. Et c’est passionnant de la première à la dernière page, car Peter Frankopan à bien compris qu’un bon historien, en plus d’être bien documenté (ce qui est le cas), et de bien étayer ce qu’il raconte (ce qui est aussi le cas), doit par-dessus tout avoir une belle plume et un sens inné de la narration. J’ai appris plein de chose avec ce livre qui décentre le regard du lecteur et éclaire d’une lumière nouvelle notre compréhension du monde. À lire ! Teaser : J’ai déjà, sur ma table des lectures, la suite Les nouvelles routes de la soie. L’émergence d’un nouveau monde, beaucoup plus court, où Frankopan s’intéresse au monde actuel.

Judt, Tony (avec la collaboration de Timothy Snyder). Penser le XXème siècle. Éditions Héloïse d’Ormesson, 2015

Tony Judt est un historien britannique, né à Londres en 1948, d’une mère issue d’une famille juive émigrée de Russie et d’un père belge descendant d’une lignée de rabbins lituaniens, et mort en 2010 à New-York où il enseignait et collaborait à plusieurs revues. Il était surtout un spécialiste de l’histoire européenne (particulièrement de l’Europe orientale), mais il participait souvent à des débats sur la politique extérieure américaine. Ce livre est la transcription de conversations qu’il a eues avec l’historien américain Timothy Snyder, alors que la maladie qui allait l’emporter progressait et l’empêchait d’écrire. Il raconte son enfance, ses études, son expérience dans un kibboutz en Israël, et il revient sur les différents thèmes sur lesquels il a travaillé au cours de sa carrière. La conversation est intéressante, particulièrement parce qu’elle évoque le milieu des historiens et intellectuels anglo-saxons (britanniques et américains) que je connais moins que le milieu intellectuel français ou québécois, et aussi parce qu’il est beaucoup question de ses réflexions sur l’histoire, l’éthique, le marxisme et la politique européenne de l’après-guerre.

Si Merabet, Sofiane. L’arabe confus. Belfond, 2024

Sofiane Si Merabet est français d’origine algérienne, et vie depuis une quinzaine d’années à Dubaï. Auteur et artiste, il est connu surtout pour son site Instagram du nom de The Confuse Arab qui a 90 000 followers. «  L’Arabe confus, est un livre très accessible, parfois drôle, émouvant, rempli d’anecdotes et de faits sociétaux précis qui racontent les difficultés quotidiennes que les diasporas doivent affronter, mais aussi les richesses culturelles et traditionnelles qui continuent de se transmettre et participent à enrichir les individualités. Le livre rappelle des points historiques importants sur ce qui a fait et défait les mondes arabes au cours des siècles et vient tout particulièrement mettre en lumière la diversité de toutes ces cultures que l’on a synthétisées. En créant “une idée” de l’arabité, en supprimant et en annihilant dès lors la pluralité de différents groupes et en conjuguant d’une même voix des langues distinctes et originales, on a formé une identité collective arabe parfois sans nuances, parfois même sans histoires.  » «  Sans effet culpabilisateur, sans mépris et sans arrogance, Sofiane Si Merabet partage ses connaissances et son point de vue à un moment de l’histoire de France où l’identité nationale et la place de l’immigration créent une discorde sans précédent. Il cite très humblement l’écrivain égyptien, Naguib Mahfouz : “Chez soi n’est pas là où nous sommes nés. Chez soi, le home, est là où toutes les tentatives de fuite cessent.”» «  Et le livre de poser cette question : “Qu’est-ce qu’être arabe dans un lieu qui ne le serait pas ? Ou pour le dire plus simplement  : peut-on être arabe ou se sentir arabe partout  ?”. (Les citations entre guillemets sont tirés du webmagazine GQ). Excellent livre pour vous dire tout ce que vous voulez savoir sur les Arabes sans jamais oser le demander. J’en recommande la lecture à PSPP et François Legault.

Tardif, Dani. Devenir Lean  : Quand la gestion transforme la santé. Écosociété, 2025

Je n’ai jamais travaillé dans le domaine de la santé, je suis retraité, alors quel peut être mon intérêt à lire un livre sur la méthode Lean et son rôle dans la gestion du domaine de la santé  ? Peut-être le fait que Diane travaillait dans ce milieu et m’en parlait souvent, et aussi que Geneviève y est aussi confrontée quotidiennement. De toute façon, même sans la sensibilisation de mon entourage, la lecture de ce livre, écrit par un/une anthropologue queer maintenant oeuvrant surtout dans le domaine culturel, me fait réaliser que cette méthode Lean a envahi et vampiriser nos vies au-delà même du domaine de la gestion. J’ai particulièrement apprécié le dernier chapitre et la conclusion qui est la critique de cette méthode exposé dans le corps du livre.

Vil, Fabrice A. Bon gason  ! Konpliman  ! Egare  ! Mémoire en essais et erreurs. Saint-Jean éditeur, 2025.

Fabrice Anglade Vil est issu d’une famille d’origine haïtienne. Élève brillant des meilleures écoles privées, avocat travaillant pour un prestigieux cabinet, il passe par la suite dans le domaine de l’économie sociale, devient coach de basketball pour les jeunes de Montréal-nord, bref une étoile montante jusqu’au jour où, craquant il fait une crise psychotique. C’est son histoire qu’il raconte dans ce livre, mais aussi l’histoire quotidienne des noirs qui subissent le racisme. Livre intéressant, quoiqu’un peu inégal, qui apporte un éclairage personnel sur la communauté haïtienne avec, au début de chaque chapitre, un hommage à la langue créole.

Xun, Jianwei. Hypnocratie  : Trump, Musk et la fabrique du réel. Philosophie Magazine Éditeur, 2025

Ne cherchez pas sur Google ou Wikipédia des informations sur Jianwei Xun. Ce mystérieux philosophe chinois n’existe pas, c’est une personne inventée de toute pièce. En fait, le texte de ce livre a été créé par le philosophe italien Andrea Colamedici avec l’aide de l'intelligence artificielle. C’est pourquoi Andrea Colamidici emploie le terme de coauteur et non pas d’auteur puisqu’il se revendique d’une méthodologie d’écriture collaborative. Celle-ci repose, dit-il, sur le « dialogue maïeutique » avec des IA de type LLM (grands modèles linguistiques): aller-retours, corrections, approfondissement, contestations, suggestions ont peu à peu construit le texte. D’ailleurs, à la suite du livre, en épilogue, on nous raconte la saga de cette mystification dont le but n’était pas de se payer la tête des gens mais de démontrer comment on peut manipuler la réalité. «  Jianwei Sun  » définit comme «  hypnocratie  » un système politique qui n’opère ni par la force, ni par la persuasion, mais par la manipulation des états de conscience collectifs. J’avoue avoir trouvé ce livre absolument fascinant, et le fait qu’il ait été réalisé en collaboration avec l’IA ajoute à cette fascination. Le texte est assez court, composé de plusieurs chapitres assez bref. Je vais fort probablement l’acheter un jour pour pouvoir le relire car il contient plusieurs pistes de réflexions. Si j’étais prof de philosophie au collégial, je n’hésiterais pas à le mettre au programme de mon cours pour en discuter avec mes élèves.


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