Santiago H. Amigorena : Une jeunesse aphone - les premiers arrangements
Daniel Ducharme | Romans français ap 1900 | 2026-04-01
Au début des années 2000, j'ai lu Une enfance laconique de ce Santiago H. Amigorena. Je me souviens que cette lecture m'avait enchanté, au point que j'en avais rédigé un compte rendu de lecture (voir lien précédent). Près de vingt ans plus tard, l'envie me prend de poursuivre cette lecture, car il s'agit d'un cycle autofictionnel qui compte trois tomes : Une enfance laconique (1998), Une jeunesse aphone : les premiers arrangements (2000) et Une adolescence taciturne : le second exil (2002). Dans les lignes qui suivent, j'aborde donc le deuxième tome de cet étrange récit autobiographique.
D'emblée, je vous préviens que le style d'Amigorena s'avère très particulier. Des phrases longues, souvent alambiquées, d'une complexité rare, surchargées de digressions (entre tirets) et de précisons (entre parenthèses), le tout souvent compactées dans des paragraphes interminables… Bref, on est loin du principe de la rédaction Web qui recommande d'énoncer une idée par paragraphe. Mais on se fait à cette lecture, tout comme on se fait à celle de Marcel Proust. Toutefois, j'ignore si nous pouvons comparer les deux écrivains, car ils accusent un bon siècle d'écart, sans compter que le premier a vécu plusieurs migrations - qu'il appelle des exils - alors que le second n'a à peu près jamais bouger de Paris. Mais ce qui les rassemble, somme toute, c'est ce travail de mémoire, de restitution des souvenirs, un effort titanesque dans le cas d'Amigorena que vient complexifier le rapport au langage, pour ne pas dire aux langues - l'espagnol, langue maternelle, et le français, langue du second exil et, plus tard, d'écriture.
Revenons à Une jeunesse aphone. Nous sommes en 1972 à Montevideo, capitale de l'Uruguay, un état tampon entre le Brésil et l'Argentine. Dans ce récit, l'auteur nous raconte cette période comprise entre l'enfance et l'adolescence, l'âge de l'impuberté, comme il l'écrit. Ceux et celles qui ont lu mon roman Le bout de l'île (2010) sauront à quoi je fais allusion : cet âge où on commence à sortir avec les filles sans qu'interviennent la sexualité, peu présente encore. Je parle d'un temps révolu parce qu'aujourd'hui, avec la pornographie omniprésente, je ne suis pas certain que les relations entre les garçons et les filles de douze ans se déroulent de la même manière. Le sous-titre du roman - les premiers arrangements - fait justement référence à ces premières relations amoureuses, car s'arranger avec une fille signifie en quelque sorte sortir avec…
Amigorena raconte cette préadolescence avec beaucoup d'originalité, dans un récit complexe qu'il rédige - aujourd'hui - en se basant sur un agenda qui va du 27 mars au 25 novembre 1972, période correspondante à une année scolaire dans l'hémisphère sud. Cette année scolaire représente la sixième année du premier exil en Uruguay, année aussi où ce pays a basculé dans la dictature, ce qui a d'ailleurs forcé le second exil que Santiago Amigorena raconte dans Une adolescence taciturne, le troisième tome.
Une jeunesse aphone s'avère sans nul doute un récit très inspirant, dans lequel je me suis reconnu, même si des milliers de kilomètres séparent Montréal de Montevideo. Par exemple, dans une soirée organisée chez le narrateur, celui-ci danse un premier slow avec Sandra, sa copine attitrée dont plusieurs de ses amis sont amoureux, sans pourtant qu'aucun ne le trahisse, ou peu s'en faut. La chanson sur laquelle ils dansent ce slow dure sept minutes onze secondes exactement. Quelle est cette chanson dont l'auteur ne mentionne ni le titre ni l'interprète ? Je vous le donne en mille : il s'agit de Hey Jude des Beatles. Je le sais, simplement parce que j'ai moi-même dansé ce slow avec Monique Boulet dans le sous-sol de la maison de Suzy Lefrançois, sise sur la 9e avenue à Pointe-aux-Trembles, en 1969... Comment pourrais-je l'oublier ? C'était aussi mon premier slow. Et danser sept minutes onze secondes en mêlant sa langue avec celle d'une jeune fille, je vous prie de croire que c'est long !
Quand il embrasse Sandra pour la première fois, le narrateur se fait cette réflexion :
"Le premier exil, rythmé par ses deux visites hebdomadaires chez le dentiste - et ses trois séances chez le psy -, à travers la découverte de l'écriture, dans un premier temps, m'avait permis de me taire tout en parlant ; et voilà qu'il m'apprenait une nouvelle utilisation de la bouche, voilà qu'il me permettait de me taire, tout en aimant." (p. 61)
Après cet épisode où l'auteur conclue que le bonheur est le malheur supporté par amour, le récit bascule dans les événements politiques qui secouent l'Uruguay : un régime dictatorial particulièrement violent. Et c'est avec les événements entourant la répression policière de Montevideo que le narrateur entame sa longue finale, sa longue descente, ponctuée de réflexions sur le langage, sur la mémoire et sur l'amour, jusqu'à son départ pour Buenos Aires, puis pour Paris.
Magistral.
Si vous avez envie de lire Santiago H. Amigorena, vous devez le faire sans vous presser et, si possible, avec une encyclopédie pas trop loin, à portée de main (Wikipédia sur son téléphone fera très bien l'affaire). Car partout, dans le texte, l'auteur insère des référents culturels dont les nuances ne sont pas toujours faciles à saisir. Par exemple, parlant de son frère aîné, qui sait exposer un problème de manière logique, il le désigne comme le digne fils de Sophronisque et de Phénarité. J'ai fait deux ans d'université en philosophie, et pourtant j'ignorais qu'il s'agissait du père et de la mère de Socrate. Vous le saviez, vous ? Vous trouverez d'autres allusions de ce genre, notamment en peinture, dans cet ouvrage inclassable.
Je vous recommande cette lecture. À vous de tenter le coup ou pas.
Santiago H. Amigorena. Une jeunesse aphone : les premiers arrangements. P.O.L., 2000
Citations
"De m'être toujours tu, j'ai souffert jour après jour pendant toute mon existence ; de me taire maintenant, en écrivant, je souffre heure par heure, et souffrirai encore, jusqu'à ma mort, si ce dernier texte n'aboutit à rien, s'il ne m'alloue pas, ayant tout écrit, de ne plus écrire." (p. 43)
"... de même la découverte tardive de l'amour me permit d'aimer avant la puberté - d'aimer véritablement - au prix de la souffrance de comprendre que l'on n'aime jamais que des objets perdus." (p. 107)