Lectures croisées : janvier 2024
Lyne DesRuisseaux, Pierre Rivet & Daniel Ducharme | Lectures croisées | 2024-02-02
Lyne DesRuisseaux
Voici ma seule et unique lecture de janvier 2024.
Andreï Kourkov, Les abeilles grises / traduit du russe (ukrainien). Éditions Liana Levi, coll. Piccolo, 2022
Deuxième roman lu de cet auteur. Nous sommes dans le Donbass et le conflit fait rage depuis près de deux ans entre les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses. Le personnage principal, Sergueïtch, est apiculteur et habite un village déserté de la zone grise, un no man’s land entre les belligérants. Il est le seul habitant avec son ami-ennemi d’enfance. La guerre oblige l’entraide, le troc et le souci de l’autre, quand le froid arrive et qu’il n’y a plus de charbon et si peu de vivres.À l’arrivée du printemps, Sergueïtch se résoud à quitter le village avec ses ruches pour la Crimée, où celles-ci pourront butiner et produire ce miel dont il a tant besoin - une belle monnaie d’échange et une source de revenu occasionnel. Il part avec son vieux tacot sur les routes ukrainiennes et s’installe quelques semaines dans un village où il rencontre une femme avenante et chez qui il peut faire butiner ses abeilles. Il repart pour la Crimée, où vit un apiculteur de sa connaissance. Mais la Crimée, c’est la Russie, les contrôles, la surveillance, les restrictions et la suspicion: il vient du Donbass, mais de quel côté (politique) est-il? Il s’installe avec ses ruches et sa tente sur la terre de l’apiculteur, disparu, victime de la répression. Il aide sa femme et son fils. Mais le souvenir de sa propre terre le ramène dans son village, dans son vieux tacot qui tient à peine sur ses essieux. Son vieil ami-ennemi l’attendait.Un roman sur fond de guerre, de peur et de dénuement, qui aborde avec douceur je dirais l’amitié, la solidarité, la débrouillardise et le dévouement. Les aspirations à une vie meilleure sont loins, mais parfois imaginées, et la vie continue, tout de même.Un roman qui m’a plu. Il y a une fantaisie et un humour touchant chez Kourkov. Le réel est bien là, mais le rêve n’est jamais loin. Et j’ai appris des choses sur l’apiculture.
Daniel Ducharme
Je n'ai lu que deux livres en janvier. Mais cela est trompeur puisque j'ai débuté deux ou trois très gros ouvrages, notamment Vingt ans après d'Alexandre Dumas qui, en version numérique, compte quatre tomes. Et je ne parle pas d'un livre imposant du géographe Élysée Reclus que j'ai entrepris de lire aussi. Enfin... le lecture n'est pas une course, n'est-ce pas ? Voici les titres de janvier, un roman anglais plutôt léger, et un très beau roman québécois.
Beaton, M.C. Les Chroniques de Bond Street - 1 : Lady Fortescue à la rescousse / trad. de l'anglais par Fr. Du Sorbier. Albin-Michel, c1993, 2022
Une bande d'aristocrates appauvris, reniés par leur famille, prend le contrôle d'un hôtel de Londres au début du 19e siècle. Des personnages colorés, amusants, une lecture divertissante, une sorte de romance à l'eau de rose pour personnes bien nées.
Chacour, Éric. Ce que je sais de toi. Alto, 2023
On se situe à des années lumières du Que notre joie demeure de Kévin Lambert. Les mots sont doux, la parole est sensible, empreinte d'humanité, la vie tout entière se déroule sous des contraintes que l'on préfère taire, et ce dans cette Égypte qui rappelle celle de Lawrence Durrell. De toute beauté. Pour ceux-celles que ça intéresse, voici un compte rendu du roman d'Éric Chacour que vous pouvez lire sur ce site.
Pierre Rivet
Voici mes lectures de janvier. Sept livres pour ce début d’année. Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Cela dépend, mais j’ai un peu de difficulté à lire depuis quelque temps. J’arrive difficilement à «embarquer » dans mes lectures. Je dépose le livre, en prends un autre que je repose aussi après quelques pages. Toujours attiré par un autre qu’il « faudrait » absolument lire... mais pourquoi faudrait-il que je lise celui-ci ou celui-là ? Enfin...
Russell Banks, Amérique, notre histoire. Actes Sud/Arte éditions, 2006.
Entretien avec Jean-Michel Meurice autour de l’histoire des États-Unis et de la mythologie américaine.
David Crête. Éloge du recul. Éditions Carte blanche, 2023.
Prendre du recul pour ne pas réagir à une situation, un comportement, une opinion, un commentaire, en se basant seulement sur l’émotion, mais en examinant avec la raison. Beaucoup d’exemples en lien avec la pandémie. Intéressant mais un peu convenu et pas toujours facile à mettre en application.
André Gide. Ainsi soit-il ou les jeux sont faits. Gallimard, c1952, 2017
« André Gide a quatre-vingts ans. Son coeur est fatigué. Mais ses facultés intellectuelles témoignent encore d'une vitalité surprenante. Il achète un cahier, un grand registre cartonné, qu'il va dorénavant laisser ouvert sur sa table, et où il se propose, dit-il, "d'écrire au hasard". Sera-ce un prolongement du Journal ? Non. Pas d'ordre chronologique ; aucune date ; pas de plan, rien de concerté ; ni souci de composition, ni recherches d'écriture. Une suite de pages où s'enchaînent, au gré des plus fortuites associations d'idées, les réflexions d'un vieil homme que les déficiences cardiaques retiennent trop souvent à la chambre, mais dont la curiosité d'esprit reste inlassablement en éveil : le futile s'y mêle au sérieux, les souvenirs anciens aux impressions du moment, les anecdotes aux méditations sur la vieillesse, sur la maladie, sur la mort. Ainsi soit-il, c'est, dans l'oeuvre d'André Gide, une expérience nouvelle, un ultime passe-temps : il s'amuse à laisser courir sa plume avant qu'elle ne lui tombe des doigts. Lent et paisible monologue - prolongé jusqu'aux tout derniers jours -, où l'on ne peut s'empêcher par moments de percevoir avec émotion les atteintes de l'âge, mais où ses amis retrouvent l'inimitable de sa pensée, le naturel de ses causeries, le frémissement, les inflexions même de sa voix. »
Philippe Haeck. Nous sommes des énigmes : Notes. Éditions Sémaphore, 2023.
Professeur, retraité, de littérature du CEGEP Maisonneuve, l’auteur nous livre ici des notes éparses sur la vie, les livres, les émotions de la vie. On peut les lires dans n’importe quel ordre, les laisser reposés un certain temps, les reprendres. Point agaçant, beaucoup de citations en anglais, jamais traduites, comme si il était évident que tout le monde lis l’anglais.
François Lévesque. Histoires de films. Somme Toute/Le Devoir, 2023
Entre l’analyse et l’anecdote, François Lévesque, critique de cinéma au Devoir, profitant de différends anniversaires de sorties de films, revient sur certains films célèbres, de Lost Highway de David Lynch à A Clockwork Orange de Stanley Kubrick.
Jacques Rouillard. Le mythe tenace de la Folk Society en histoire du Québec. Septentrion, 2023
Pour ceux que l’historiographie du Québec intéresse, l’auteur, historien spécialiste du mouvement ouvrier, analyse le concept de « Folk Society » exporté au Québec par les sociologues de l’école de Chicago et son application dans l’histoire du Québec des XIXème et XXème siècles. Pour contrer cette interprétation de la société québécoise comme une société fermée, conservatrice et catholique jusqu’à la Révolution tranquille des années soixantes, l’auteur met de l’avant les études historiques menées par les historiens « réformistes » des années 1970-1980 et leur apport sur l’histoire du Québec. Très intéressant !
Philippe Schnobb. Louise Harel : Sans compromis. Éditions La Presse, 2023
Une biographie de la femme poltique Louise Harel. Très classique comme style de biographie, mais intéressant retour sur la vie politique du Québec des cinquante dernières années.
Parallèlement à ces lectures, j’ai débuté la lecture de quelques briques : Maria Stepanova, En mémoire de la mémoire, 620 pages ; Michel Leiris, Journal. 1922-1989, 1045 pages ; Eric.R. Wolf, L’Europe et l’histoire des sans-histoire : Un nouveau récit de la colonisation du monde, 600 pages.
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À l'exception de l'ami Pierre, qui ne cessera de m'impressionner, le mois de janvier s'est avéré plutôt calme sur le plan de lecture. Un ouvrage pour Lyne, deux seuls pour moi. Nous verrons bien ce qu'il en sera de février, le mois le plus court de l'année.